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Traversée de l’Atlantique

Départ pour cette traversée comme si on partait en balade. On a dit qu’on partirait ce matin et on part. On enlève les amarres qui nous rattachent à ce gros bateau en alu auprès duquel nous avons passé les deux dernières nuits. Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Alex-barre-et-David-range-les-amarres-300x169 Traversée de l'Atlantique  Le port de pêche de Praia est déjà animé, d’ailleurs nous en ramenons un petit thon à bord. Il nous durera 3-4 jours. Il y a quand même Quintino, le gardien du bateau en alu, qui est là pour nous faire un signe d’adieu et les derniers coups de téléphone à la famille et aux amis, sans ça on ne pourrait pas croire que l’on part pour un long moment en mer.

Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Alex-barre-300x169 Traversée de l'Atlantique  La crasse de la grande ville s’éloigne ainsi que son bruit de générateur électrique. Le vent souffle, augmente, on est trop accaparé pour penser que ça y est, on est parti. Nous avançons, 5kts, 6kts, on réduit la toile, on en reprend, on laisse le génois seul, on fait en sorte que les miles défilent sur l’écran de l’ordinateur de bord.

Et enfin, plus de vent… Voilà quelque chose de nouveau. Nous devons avancer mais nous ne pouvons pas. La GV faseille sous le faible vent, le génois ne veut pas se gonfler, la houle seule nous fait tanguer. Nous affalons tout et attendons.

Lorsque l’on va d’un point à un autre en voilier, on ne fait pas grand chose à bord. Le temps passe différemment, plus ou moins lentement mais il y a toujours un but à atteindre, un nombre de miles par jour qui nous en Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Coucher-de-soleil-1-300x225 Traversée de l'Atlantique  rapproche. Ce sont ces chiffres qui marquent le temps. Mais si ces chiffres tendent vers 0, que devient cette temporalité ? C’est ce que nous vivons sur le bateau pendant ces jours de calmes. En se retirant, le vent a emporté les heures, et, la nuit, s’il se décide à revenir, le temps est de nouveau là, rythmé par les quarts. Sur l’écran de bord, la ligne du Molokoï D’jo laisse une courte trace, la trace d’une journée sans temps.

C’est le soir. Dans le carré du Molokoï D’jo c’est soirée cinéma et on passe « Life of Pi ». Le radeau, le tigre et l’Indien Piscine, sont au milieu du Pacifique. Les lumières des planctons fluorescents illuminent le décor du studio. Dehors, pour nous, le Molokoï fend l’océan et se pare des mêmes lumières. David fait un tour d’horizon quand il me demande : « Une lumière, vite, j’entends des bruits étranges. » Je m’exécute et sort le rejoindre. De loin en loin nous entendons des souffles, plusieurs expirations brèves et puissantes, suivies du bruit d’un objet qui plonge dans l’eau. Et nous les voyons arriver et entourer le bateau. Des fantômes lumineux traçant dans la noire surface de l’eau des sillons blanchâtres à la manière d’un pinceau de calligraphe sur un parchemin sombre. Les traits s’entrecroisent, se suivent en lignes parallèles, serpentent, disparaissent sous la coque pour réapparaitre de l’autre côté. A l’étrave, les fantômes se dévoilent, les dauphins, auréolés de lumières, laissent le plancton dessiner leur forme, parfaitement distincte lorsqu’ils remontent à la surface. La sensation est magique. Ils nous offrent un feu d’artifice monochrome et irréel. Et ils continuent, explosion d’étoiles à chaque fois qu’ils font surface, trainée de poudre quand ils sont immergés. Ça parait presque kitch, comme ces T-shirts de dauphins lumineux devant un clair de lune, si ça n’était pas si beau.

Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent David-pot-au-noir-300x200 Traversée de l'Atlantique  Le pot au noir, un lac au milieu de l’océan. Il est autant connu pour ses calmes plats que pour ses tumultueux orages. Nous ne connaitrons que l’immensité d’un horizon plat, légèrement ondulant. Des dunes d’eau qui montent et s’affaissent lentement transforment ce désert, continuellement. La surface, cristalline, donne sur une profondeur d’un bleu tel qu’il nous semble que nous naviguons dans un pot de peinture.

Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Grains-au-loin2-300x169 Traversée de l'Atlantique  Autour de nous passent les grains, sans jamais nous toucher. La zone calme est entourée de ces nuages magnifiques qui partent de l’horizon, ombres noires d’encre projetées sur l’eau, trombes de pluie qui bouchent l’espace et se développent tels des champignons atomiques vers les cieux.

Plus de moteur. On a arrêté son bruit assommant qui nous accompagne depuis plusieurs heuresMolokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Baignade-Alex-pot-au-noir3-300x169 Traversée de l'Atlantique  . Le bateau tangue très légèrement sous l’effet de la longue houle. Le soleil nous brûle la peau, nous endort. Des rides apparaissent sur la surface parfaitement plane de l’eau, nous avons plongé dans le bleu. C’est délicieux et en même temps on ne peut s’empêcher de penser aux 4000 mètres de fond sous nos pieds ni oublier que nous sommes au milieu de l’océan. Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Baignade-Alex-pot-au-noir4-300x169 Traversée de l'Atlantique  Les rayons du soleil se perdent dans les profondeurs, éclairant au passage la coque du Molokoï D’jo constellé de petits organismes vivants qui créent ici un écosystème à part entière.

Le pot au noir nous recrache après 2 jours comme il nous avait accueillis, grains, changements de direction et de force de vent. Le ciel, bleu il y a encore quelques heures, se charge de nuages plus ou moins sombres. Il pleut sans discontinuer toute la nuit puis le matin encore. Molokoï D'jo et les Guetteurs de Vent Alex-et-David-manoeuvrent-sous-la-pluie-300x169 Traversée de l'Atlantique  Chaque tour d’horizon, effectué le plus rapidement possible, nous laisse rincés et nous ne portons qu’un simple caleçon pour mouiller le moins d’affaires. Nous n’avions pas vu de pluie depuis les Canaries.

S’ensuivent des jours interminables au près serré pour pouvoir atteindre notre destination, Fernando de Noronha, contre le vent qui ne veut pas tourner à l’Est, contre le courant qui nous porte à l’Ouest et contre les vagues qui malmènent le bateau et dont les coups de butoir font tonner toute la coque en un bruit terrible qui résonne dans le carré. Nous vivons penchés et tout demande plus d’effort qu’à l’ordinaire.

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